Pénible d’humer le landerneau politique ivoirien. Le PDCI fêtait ses 80 ans la semaine dernière. Un symbole très vite distrait par l’absence aux festivités du nouvel appareil politique de Laurent Gbagbo.
On doit au PDCI d’avoir posé les fondations de la Côte d’Ivoire moderne en offrant au pays un florilège inégalé de cadres compétents. Le parti a lui-même contribué a érodé ses propres fondations par ses choix de trajectoire.
Les questions idéologiques peuvent servir à couvrir des tares mais elles ne résolvent pas tout. La gouvernance de Bédié avait une offre nationaliste certaine et un projet de maillage infrastructurel alléchant. Mais la Côte d’Ivoire sous Bédié n’était pas non plus un havre de prospérité. C’est le chanteur Soum Bill qui a résumé la situation politique de façon prosaïque, lors de la chute du sphinx de Daoukro en 1999 : « les gens ont faim, toi tu leur parles de leur ivoirité ». Le dernier discours guerrier de Bédié à l’Assemblée nationale, au moment où l’avant-garde du RDR était embastillée est révélateur : « ils seront tous châtiés », avait-il martelé, devant des députés hilares et acquis à sa cause. La suite, on la connaît…ou on croyait la connaître.
A la page 60 de son ouvrage » Une querelle ivoirienne, l’ivoirité « , le professeur Jean Noël Loucou affirme : « le coup d’Etat contre le régime d’Henri Konan Bédié, perpétré le 24 décembre 1999, a été conçu et planifié par deux généraux français, Jeannou Lacaze et Raymond Germanos, sur instructions du pouvoir français, tout en mettant en avant des militaires ivoiriens ». À cette époque, la France est en pleine cohabitation Chirac -Jospin. « Les instructions » sont venues de qui ? Qui détenait la réalité du pouvoir en matière de politique étrangère à cette époque? Le PM de gauche ou les réseaux chiraquiens ? En tout cas, une version qui contraste avec tous les récits de légende distillés par des papiers glacés parisiens qui ont bâti leur modèle économique dans le journalisme confidentiel de palais. L’historien ajoute en note de bas de page que le général Lacaze a exprimé ses regrets au président Bédié lors d’un entretien téléphonique. A propos du prétendu scandale de détournement des 18 milliards de FCFA de l’Union européenne, l’auteur écrit que l’ambassadeur de l’Union européenne Gabrielle Von Brochowsky a fait le déplacement à Daoukro pour présenter ses excuses.
Le président Bédié savait-il depuis le début que la France était derrière la chute de son régime ? Sans doute ! Le patriarche Bédié est parti avec une kyrielle de secrets d’Etat. C’est le moins qu’on puisse conclure. Comme par exemple « ces 600.000 voix spoliées » lors du premier tour de la présidentielle de 2010 qui ont fait pschitt… Fable ou réalité ?
On résume. En 1999, pendant que les Ivoiriens étaient englués dans des querelles identitaires, cherchant qui était ivoirien de souche et qui ne l’était pas, la France qui vivait sa troisième cohabitation sous la Vè République ( Chirac – Jospin) anticipait déjà le profil du prochain président ivoirien.
La Côte d’Ivoire, c’est la chose de la France. C’est le fleuron de la projection des élites françaises de droite ou de gauche. La France est dans son jardin en Côte d’Ivoire. C’est elle qui décide et fait habiller ses décisions de légitimité ou de légalité. Dans les cercles politique, universitaire, économique, militaire et du renseignement, elle tient ce pays. Rien ne lui échappe. Elle a ses réseaux, ses hommes qu’elle met dans la confidence pour exécuter son imperium et maintenir son rayonnement sur ce bout de terre d’ivoire. Avis à tous ceux qui rêvent d’autodétermination pour cette terre, c’est un terrain hautement miné. L’élite française rit d’arrogance. Elle tient trop de piliers insoupçonnés. La colère de la rue et les discours guerriers d’agoras lui passent sur le corps.
C’est pourquoi l’audition devenue virale du général Didier Castres, patron de Geos, en 2024, est symptomatique de l’arrogance qui prévaut dans la tête de ceux qui détiennent la signature de l’Etat français. On y voit la parole dégoulinante d’assurance prospective en terrain conquis et soumis d’un ancien officier qui évoque ce à quoi pourrait ressembler l’externalisation de la présence sécuritaire française au profit de sociétés militaires privées ( Le lexique est bien choisi. On ne parle pas de mercenariat… non l’ennemi russe pourrait l’entendre ) – Un maillage discret du golfe de Guinée, du port d’Abidjan jusqu’à sa consœur de Lomé, dans la même nomenclature atlantiste que le patron américain.
La France anticipe avec sérieux et pragmatisme. Les Etats africains soumis improvisent dans un folklore tchapalocratique. Et l’intelligentsia locale pavoise d’érudition surfaite. Elle connaît et sait poser le diagnostic mais refuse de prendre le médicament.
Nous en sommes à des querelles partisanes.
Dans son pré carré traditionnel, la France sait jouer sur plusieurs tableaux. Qui mieux que ceux qui ont été au cœur des barbouzeries françafricaines pour le dire. En 1993, au procès du mercenaire Bob Denard, voici ce que Maurice Robert, ancien ambassadeur français au Gabon, ancien cadre des renseignements et d’Elf, déclarait, relativement aux changements de régimes : » Il y a trois genres d’action pour la DGSE: celles où le service exécute lui-même, celles qu’il fait faire, et celles où la France ferme les yeux, tout en appuyant l’opération, quand cela sert ses intérêts. »
Sans rupture frontale avec ses intérêts, un coup d’Etat est bon pour la France. Cas pratique, plus de 25 ans en arrière chez moi. Le 24 décembre 1999, Henri Konan Bédié est renversé par un coup de force qui met en avant Robert Guéï. La réaction des deux opposants en verve à l’époque est bien étrange. Le premier, alors au Gabon, rallie Bouaké. Il évoque, une fois en terre ivoirienne, « un coup d’Etat salutaire ». Le second, en exil, parle de « révolution des œillets » en référence au renversement historique de la dictature Salazar par de jeunes officiers portugais.
Plus d’un quart de siècle après, il est impensable que ces deux personnalités n’aient pas été mises dans la confidence par leurs réseaux respectifs relativement à qui avait les manettes du renversement abidjanais. Si elles ne font pas dans la langue de bois, elles nous édifieront un jour dans leurs Mémoires.
Pour l’heure, c’est une affaire de datation de courrier qui semble mobiliser les neurones. La coalition au pouvoir a le rire en coin. Son projet surréaliste de règne jusqu’en 2050 se renforce. Je n’aime pas le système partisan. Et c’est un désamour irréversible.