{"id":5015,"date":"2026-07-05T09:54:00","date_gmt":"2026-07-05T07:54:00","guid":{"rendered":"https:\/\/goulyzia.net\/?p=5015"},"modified":"2026-07-05T09:54:01","modified_gmt":"2026-07-05T07:54:01","slug":"memoire-de-farafinaso","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/goulyzia.net\/index.php\/2026\/07\/05\/memoire-de-farafinaso\/","title":{"rendered":"M\u00e9moire de Farafinaso"},"content":{"rendered":"<p>Ce jour-l\u00e0<br \/>\n5 juillet 1962<br \/>\nL&rsquo;Alg\u00e9rie proclame son ind\u00e9pendance apr\u00e8s huit ans de guerre et 132 ans de colonisation fran\u00e7aise. Alger deviendra \u00ab\u00a0la Mecque des r\u00e9volutionnaires\u00a0\u00bb. L&rsquo;Alg\u00e9rie d&rsquo;aujourd&rsquo;hui n&rsquo;est pas celle d&rsquo;hier. Mais je continue d&rsquo;avoir un profond respect pour la contribution historique de ce pays au processus d&rsquo;autod\u00e9termination du continent africain.<br \/>\nEn juillet 2020, \u00e0 la faveur de la sortie de mon premier roman #TchapaloTango, ma consoeur alg\u00e9rienne Hana Menasria m&rsquo;avait accord\u00e9 une interview dans le quotidien national Libert\u00e9 qui entre-temps a ferm\u00e9 en 2022. J&rsquo;ai retrouv\u00e9 l&rsquo;interview sur un agr\u00e9gateur de contenus.<\/p>\n<p>\u201cJe suis le produit d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration sacrifi\u00e9e\u201d<br \/>\nEntretien r\u00e9alis\u00e9 par : Hana Menasria du quotidien national Libert\u00e9<br \/>\nOriginaire de C\u00f4te d&rsquo;Ivoire, Fid\u00e8le Goulyzia est dipl\u00f4m\u00e9 en relations internationales et en action humanitaire de l&rsquo;universit\u00e9 de Bourgogne (France). Dans son premier roman, Tchapalo Tango&rsquo; (2019, \u00e9ditions Captiot), il nous embarque dans la R\u00e9publique de \u00ab\u00a0Dougoutiana\u00a0\u00bb, o\u00f9 l&rsquo;ivresse du pouvoir \u00ab\u00a0aura raison de la d\u00e9rive autocratique du r\u00e9gime\u00a0\u00bb. Ce livre, qui a \u00e9t\u00e9 s\u00e9lectionn\u00e9 pour le 17e prix litt\u00e9raire Ahmadou-Kourouma de Gen\u00e8ve, est une fresque po\u00e9tique dans laquelle l&rsquo;auteur dresse le tableau d&rsquo;une Afrique qui subit par ses gouvernants \u00ab\u00a0cette volont\u00e9 obsessionnelle de s&rsquo;accrocher aux privil\u00e8ges mat\u00e9riels qu&rsquo;offre un statut politique\u00a0\u00bb mais qui \u00ab\u00a0n&rsquo;est pas compatible avec l&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Libert\u00e9 : Vous exercez le m\u00e9tier de journaliste depuis une quinzaine d&rsquo;ann\u00e9es, et vous venez de sortir votre premier roman, Tchapalo Tango. Comment est venu le d\u00e9clic pour l&rsquo;\u00e9criture romanesque ?<br \/>\nFid\u00e8le Goulyzia : Je dois pr\u00e9ciser que je conjugue, depuis peu, ce m\u00e9tier au pass\u00e9, apr\u00e8s, comme vous l&rsquo;avez soulign\u00e9, une bonne quinzaine d&rsquo;ann\u00e9es dans les arcanes de plusieurs m\u00e9dias africains. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 journaliste en agence de presse, \u00e0 la radio et \u00e0 la t\u00e9l\u00e9. Aujourd&rsquo;hui, \u00e0 40 ans, j&rsquo;ai d\u00e9cid\u00e9 de raccrocher pour me consacrer \u00e0 la r\u00e9daction finale de ma th\u00e8se sur \u00ab\u00a0la mise en oeuvre nationale du droit international humanitaire en C\u00f4te d&rsquo;Ivoire\u00a0\u00bb. Ecrire un roman a toujours \u00e9t\u00e9 le r\u00eave du fils d&rsquo;instituteur et de biblioth\u00e9caire qui a baign\u00e9 dans l&rsquo;univers du livre. Dans mon cas, le d\u00e9clic factuel a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;attaque terroriste du Radisson Blu de Bamako. Fin novembre 2015, quand j&rsquo;arrive au Mali pour un reportage, \u00e0 une soixantaine de kilom\u00e8tres de la capitale, je tombe sur les obs\u00e8ques des victimes de l&rsquo;attaque, juste derri\u00e8re le r\u00e9ceptif h\u00f4telier, th\u00e9\u00e2tre du carnage. J&rsquo;ai ressenti cette douleur des familles. Et cette douleur n&rsquo;a ni couleur ni religion. Quatre mois plus tard, mon pays a \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par une attaque terroriste. La construction fictionnelle a pris forme \u00e0 partir du constat de cette impuissance m\u00eal\u00e9e \u00e0 de l&rsquo;impr\u00e9paration dans la riposte face \u00e0 une guerre asym\u00e9trique.<br \/>\nC&rsquo;est l&rsquo;histoire de Paul Stokely, un jeune journaliste qui \u00ab\u00a0veut changer le monde\u00a0\u00bb, mais qui conna\u00eetra moult probl\u00e8mes \u00e0 cause de sa libert\u00e9 de ton. Est-ce une d\u00e9marche pour donner \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur les m\u00e9dias d&rsquo;aujourd&rsquo;hui ?<br \/>\nIl y a plusieurs \u00e9quations qui se jouent dans l&rsquo;intrigue construite dans un contexte de manifestations risibles de l&rsquo;ivresse d&rsquo;un pouvoir cumulant tous les maux propres \u00e0 un d\u00e9litement avanc\u00e9 de la gouvernance. Parmi ces \u00e9quations, il y a celle de la libert\u00e9 de la presse. Paul Stokely (la r\u00e9f\u00e9rence n&rsquo;est pas vaine puisque l&rsquo;ombre du leader noir am\u00e9ricain du Black Panthers Party, Stokely Carmichael, hante sa plume et son caract\u00e8re) va exercer dans l&rsquo;organe du parti au pouvoir, avant de se retrouver dans un journal ind\u00e9pendant financ\u00e9 par un homme d&rsquo;affaires revenu d&rsquo;exil qui a des ambitions politiques. La libert\u00e9 de ton a un prix. C&rsquo;est la capacit\u00e9 \u00e0 traiter et \u00e0 diffuser l&rsquo;information sans interf\u00e9rence partisane. Mon exp\u00e9rience dans certaines d\u00e9mocraties cit\u00e9es en exemple dans un pass\u00e9 r\u00e9cent, comme le B\u00e9nin, m&rsquo;a permis de comprendre que les subventions sont soumises \u00e0 un jeu trouble et sournois de musellement de la presse. Il n&rsquo;y a aucun m\u00e9rite \u00e0 vanter les prouesses ou la l\u00e9gitimit\u00e9 d&rsquo;un pouvoir, quand on est journaliste d&rsquo;un m\u00e9dia de service public, tout comme il n&rsquo;y en a pas \u00e0 pr\u00e9senter l&rsquo;opposition comme la solution parfaite. \u00catre aux c\u00f4t\u00e9s des plus faibles contre les plus forts et les intouchables est une posture l\u00e9gitime qui aide \u00e0 construire l&rsquo;histoire ; mais il faut de la mesure et le sens de la critique, chaque fois que la tentation de la propagande partisane surgit.<\/p>\n<p>Libert\u00e9: Le r\u00e9cit se d\u00e9roule dans la R\u00e9publique de Dougoutiana, qui fait penser \u00e0 plusieurs pays d&rsquo;Afrique. En vous lisant, nous avons l&rsquo;impression que vous racontez l&rsquo;Alg\u00e9rie&#8230;<br \/>\nFid\u00e8le Goulyzia: C&rsquo;est la flatteuse redondance quand je suis en face d&rsquo;un journaliste ivoirien, b\u00e9ninois, s\u00e9n\u00e9galais ou guin\u00e9en ! Le tchapalo, la bi\u00e8re de mil qui donne son nom au roman et au n\u00e9ologisme ? tchapalocratie\u00a0\u00bb, a des origines ouest-africaines. Mais l&rsquo;ivresse du pouvoir n&rsquo;est pas un mal exotique, tropical. Il n&rsquo;y a qu&rsquo;\u00e0 regarder la d\u00e9route des vieilles d\u00e9mocraties pour s&rsquo;en convaincre. J&rsquo;ai une profonde fascination pour l&rsquo;Alg\u00e9rie, son histoire et le r\u00f4le qu&rsquo;elle a jou\u00e9 dans l&rsquo;autod\u00e9termination des peuples face \u00e0 l&rsquo;imp\u00e9rialisme occidental. Cette formule d&rsquo;Amilcar Cabral : \u00ab\u00a0Les catholiques vont au Vatican, les musulmans \u00e0 La Mecque et les r\u00e9volutionnaires \u00e0 Alger\u00a0\u00bb continue de me parler. Apr\u00e8s, la l\u00e9gitimit\u00e9 historique fi\u00e8rement acquise du FLN a pu s&rsquo;effriter, en raison de l&rsquo;usure du pouvoir. Il y a une g\u00e9n\u00e9ration 2.0 qui a envie de changement. Et ce d\u00e9sir incandescent d&rsquo;alternance ne peut \u00eatre assouvi par des deals d&rsquo;appareil au m\u00e9pris de la grogne populaire. J&rsquo;ai pris mes distances avec les alternances m\u00e9caniques et formelles salu\u00e9es diplomatiquement tant qu&rsquo;elles ne traduisent pas de vraies alternatives de gouvernance.<\/p>\n<p>Libert\u00e9: D&rsquo;ailleurs vous d\u00e9crivez une r\u00e9alit\u00e9 am\u00e8re : celle d&rsquo;une Afrique d\u00e9truite par la corruption, la restriction des libert\u00e9s d&rsquo;expression, le terrorisme. Pourquoi avez-vous ressenti le besoin d&rsquo;\u00e9crire sur ces th\u00e9matiques ?<br \/>\nJe suis le produit de cette g\u00e9n\u00e9ration sacrifi\u00e9e qui a vu s&rsquo;abattre sur elle toutes ces convulsions que vous \u00e9voquez. Un r\u00e9gime gangren\u00e9 par la corruption a peur d&rsquo;\u00eatre d\u00e9voil\u00e9 par des journalistes qui exposent ce qu&rsquo;on veut cacher au peuple par des compromissions de palais. Et la restriction des libert\u00e9s publiques est le r\u00e9flexe le plus facile pour y arriver. Quand, \u00e0 cela, s&rsquo;ajoute la rh\u00e9torique sur la guerre contre le terrorisme, on est en face d&rsquo;un autoritarisme l\u00e9galis\u00e9. Dans le roman, accus\u00e9 de complicit\u00e9 de terrorisme, le personnage principal devient un paria syst\u00e9matique parce que la rh\u00e9torique gouvernementale est pass\u00e9e par l\u00e0. Dans les faits, un membre du gouvernement veut r\u00e9gler ses comptes personnels avec le journaliste qui est l&rsquo;amant de sa ma\u00eetresse. La guerre contre le terrorisme et la raison d&rsquo;Etat ont bien souvent le dos large.<\/p>\n<p>Libert\u00e9: Vous expliquez que la d\u00e9ch\u00e9ance du continent est due \u00e0 l&rsquo;ivresse du pouvoir&#8230;<br \/>\nid\u00e8le Goulyzia: FL&rsquo;ivresse du pouvoir (la tchapalocratie) est la mer o\u00f9 se jettent tous les maux fleuves du continent. La perception du pouvoir comme patrimoine \u00e0 conserver selon un mode de d\u00e9volution clanique et opaque est suicidaire. L&rsquo;ivresse du pouvoir donne l&rsquo;illusion d&rsquo;\u00eatre invincible et \u00e9ternel, et contribue \u00e0 \u00e9roder le socle institutionnel d&rsquo;une r\u00e9publique. Cette volont\u00e9 obsessionnelle de s&rsquo;accrocher aux privil\u00e8ges mat\u00e9riels qu&rsquo;offre un statut politique n&rsquo;est pas compatible avec l&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>Libert\u00e9: Depuis votre installation en France, cela vous a-t-il permis de prendre du recul pour \u00e9crire ce roman &lsquo; Cela aurait-il \u00e9t\u00e9 possible en C\u00f4te d&rsquo;Ivoire ?<br \/>\nGoulyzia: Mon installation en France est tr\u00e8s r\u00e9cente. J&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire Tchapalo Tango en ao\u00fbt 2016, quand j&rsquo;\u00e9tais au B\u00e9nin. Le recul, je l&rsquo;avais d\u00e9j\u00e0, au regard de toutes mes exp\u00e9riences de terrain en tant que reporter. J&rsquo;ai un ton critique vis-\u00e0-vis de toutes ces d\u00e9mocraties pl\u00e9biscit\u00e9es qui n&rsquo;apportent pas de richesse partag\u00e9e aux peuples. Ces d\u00e9mocraties dites exemplaires sont curieusement malmen\u00e9es par un d\u00e9ficit de l\u00e9gitimit\u00e9 li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec du syst\u00e8me partisan et aux rouages insidieux de processus \u00e9lectoraux qui ne traduisent plus la sinc\u00e9rit\u00e9 du vote populaire. On ne peut pas, par exemple, en C\u00f4te d&rsquo;Ivoire, imposer la d\u00e9mocratie \u00e0 l&rsquo;arme lourde, pr\u00e9texte pris d&rsquo;un contentieux \u00e9lectoral pr\u00e9sidentiel, et esp\u00e9rer une r\u00e9volution d\u00e9mocratique orange.<br \/>\n\u00c0 l&rsquo;arriv\u00e9e, la d\u00e9ception est tout aussi grande que l&rsquo;h\u00e9r\u00e9sie qui a sous-tendu l&rsquo;intervention de chars et de super-gendarmes fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>Comptez-vous le publier en Afrique ?<br \/>\nJe n&rsquo;y vois aucun inconv\u00e9nient. Je reste tr\u00e8s afrocentriste dans ma d\u00e9marche. D&rsquo;ailleurs pour Tchapalo Tango, j&rsquo;avais \u00e9crit \u00e0 une maison d&rsquo;\u00e9dition alg\u00e9rienne dont je n&rsquo;ai plus eu de retour concret. Ma maison d&rsquo;\u00e9dition fran\u00e7aise reste ouverte aux propositions et j&rsquo;ai h\u00e2te de rencontrer le public alg\u00e9rien f\u00e9ru de libert\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce jour-l\u00e0 5 juillet 1962 L&rsquo;Alg\u00e9rie proclame son ind\u00e9pendance apr\u00e8s huit ans de guerre et 132 ans de colonisation fran\u00e7aise. Alger deviendra \u00ab\u00a0la Mecque des r\u00e9volutionnaires\u00a0\u00bb. L&rsquo;Alg\u00e9rie d&rsquo;aujourd&rsquo;hui n&rsquo;est pas celle d&rsquo;hier. Mais je continue d&rsquo;avoir un profond respect pour la contribution historique de ce pays au processus d&rsquo;autod\u00e9termination du continent africain. 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