Je suis resté tard hier devant la télé pour suivre le documentaire du réalisateur Joel Soler intitulé « Despote Housewives » diffusé deux ans en arrière sur Planète+ et rediffusé ce lundi sur France Ô. « Despote Housewives » dresse en cinq épisodes le portrait glacial à charges d’épouses de dictateurs sanguinaires dans le monde. Ainsi, aux côtés des épouses de Pol Pot, de Pinochet, Ceaușescu, Hitler, Sadam Hussein, Mussolini, Milosevic, Mobutu, Marcos, Ben Ali, Habyarimana, on retrouve Simone Gbagbo de la Côte d’Ivoire. L’épisode consacré à celle que le réalisateur fait appeler « la dame de sang » est dédié au journaliste Guy André Kieffer disparu dans des conditions encore non élucidées en Côte d’Ivoire.
J’ai une passion pour les documentaires et enquêtes. C’est un genre journalistique très élitiste qui requiert une capacité analytique et un sens poussé de l’investigation, quand on veut être au moins sérieux ! Il se trouve aux antipodes de la contrainte de l’instant dont nous rebattent les oreilles à longueur de journées les modèles insipides de chaînes d’infos mal calquées sur CNN.Les documentaires sur les faits d’Histoire ont une fonction cristallisante dans l’édification de la mémoire collective des peuples.Et cela, contrairement aux chaînes occidentales, les télévisions nationales africaines ne l’ont pas encore bien intégré. En plus de manquer de contenus, nos télévisions nationales nous abreuvent de divertissements abrutissants.
Personnellement, j’ai suivi avec intérêt l’épisode sur l’ex-Première dame ivoirienne. Je ne m’attendais pas à quelque chose d’extraordinaire, venant d’un confrère français sur la crise ivoirienne. Comme les documentaires du Belge Benoît Schauer ou du Camerounais Saïd Mbombo Penda, il est la reproduction mécanique de clichés longtemps entretenus sur la crise ivoirienne. Par exemple, cette chute de dépêche de l’AFP reprise invariablement dans le monde « née du refus de Laurent Gbagbo de reconnaître la victoire d’Alassane Ouattara, la crise postélectorale en Côte d’Ivoire a fait 3000 morts ». Quid du rôle de la France ou de l’ONU au Rwanda ou en Côte d’Ivoire! C’est un sujet tabou même si certains documents ont été déclassés et que les langues se délient! Il faut noircir à souhait le tableau de la cible avec des techniques de montage parcellaires et à charge.
Pour ma part, cette vision manichéenne de la crise ivoirienne qui tend à catégoriser les bons et les méchants, les anges et les démons ne résiste plus à l’analyse même cursive des faits. Il n’y a pas eu et il n’y a pas en Côte d’Ivoire, d’un côté des sofas angéliques venus rétablir paix et démocratie au pays du cacao, et d’autre part, un camp avide de sang et de pouvoir, prêt à martyriser son propre peuple. A Abobo, à Yopougon Port-Bouet II, à Anonkoua-Kouté, à Anyama, à Nahebly, à Duékoué, à Dabou, de nombreuses familles indifféremment de leur appartenances politiques ou religieuses n’ont pas encore fait leur deuil.Cette méthode parcellaire et sélective de la souffrance des Ivoiriens ne peut aider une nation en pleine construction.
Depuis 1999, date du premier coup d’Etat, sur la route de la consolidation ou de la conquête du pouvoir, des bras valides ont été arrachés à l’affection de leurs familles dans le Nord, le Centre, l’Ouest , le Sud, l’est. Le respect de la mémoire de toutes ces victimes exige du respect et du sérieux.Venir d’une capitale européenne et balader librement sa caméra sous les tropiques pour recueillir des témoignages aussi superficiels que ceux que j’ai entendu me paraît douteux.A moins que la démarche soit elle-même motivée par d’obscurs desseins.
Mais qu’à cela ne tienne! plutôt que d’être chaque fois dans la réaction, les Africains doivent penser à écrire leur propre histoire.