Je n’ai aucun doute là-dessus. Ma consœur Marie-Laure N’Goran, prêtresse du 20h sur la Télévision nationale, ferait une bonne présidente de l’Union nationale des journalistes de Côte d’Ivoire. Son parcours de résilience, sa tempérance et son leadership parlent pour elle. Mais la presse ivoirienne ne guérira pas de ses tares, au terme d’une élection à la tête de sa superstructure. Le problème est plus profond.

Je ne donne pas plus de pouvoir à un leadership féminin qu’il en a. Tout dépend de la marge de manœuvre dont il dispose au sein d’un pouvoir. Et l’UNJCI n’en a pas. Elle est devenue un champ de bataille politique. Je vois mal l’UNJCI sous sa forme actuelle devenir un contre-poids face à l’argent et la pression de la coalition au pouvoir.
En France, on parle de concentration de la presse aux mains de quelques milliardaires. Des médias alternatifs comme Médiapart donnent la réplique au diktat éditorial du mainstream. En Côte d’Ivoire, l’espace médiatique se partage entre magnats du négoce , de la communication et pontes de partis politiques. Comment assurer l’indépendance économique et éditoriale d’une presse qui n’a pas fini de manger dans les mains des politiques et de puissants opérateurs économiques qui fabriquent l’opinion sous dictée?

L’ investigation qui titille, chamboule la République, révèle la mal gouvernance, n’est pas à la portée de tout le monde. Il faut du cran. Assalé Tiémoko peut en témoigner. Ceux et celles qui remportent les prix Ebony n’ont pas idée de ce que Noël Ebony a pu endurer sous le parti unique, sans jamais se coucher. Exister grâce aux abonnés est un modèle qu’expérimente depuis 20 ans l’agence privée Alerte Info à laquelle j’ai appartenu entre 2009 et 2010. Malgré un management chaotique de ses hommes, Alerte Info a su tenir la route. Son modèle d’information par SMS à ses abonnés se réinvente à chaque crise politique.

Les médias de service public affichent une ligne éditoriale monocorde. Leur management a souvent posé problème.
Un excellent journaliste ne fait pas forcément un bon manager !
Dans mon pays, d’Houphouët à Ouattara en passant par Bédié, Guéï et Gbagbo, je n’ai jamais compris l’idée selon laquelle un brillant journaliste pouvait être un brillant manager. Ce parallélisme fonctionnel me paraît inopérant surtout quand il s’agit de médias de service public ayant une forte charge symbolique comme Fraternité Matin. Le président Ouattara a quelque peu rompu avec cette pratique en nommant dès son arrivée au pouvoir Ahmadou Bakayoko, bon manager qui n’avait pourtant aucune légitimité à diriger le monde difficile et capricieux des médias.
Frat-Mat réussit une digitalisation plaisante avec la nouvelle Direction. Mais avouons-le, ce qui plombe Frat-Mat, ce n’est pas la qualité des plumes ( même quand elles décident de faire du mercenariat partisan au sein du service public). Ce sont les choix éditoriaux insipides des différents directeurs généraux.

Depuis 2011, Frat-Mat s’est enlisé sous Venance Konan. Autant j’ai une grande admiration pour l’écrivain ( juriste de formation et docteur en Droit comme moi) dont j’ai encore en mémoire les lignes du roman « Prisonnier de la haine », autant j’ai éprouvé ces dernières années de la déception à lire la vacuité de ses éditoriaux indigents d’arguments. En conflit ouvert avec son ancien adjoint, il a été affecté à des fréquences plus paisibles. Venance Konan, excellent journaliste, homme de terrain qui partait là où ses collègues amoureux du costume-cravate refusaient de se  » sacrifier ». Cette version de Venance Konan a fait l’unanimité. Pas la version partisane et aveugle qu’on lui connaît aujourd’hui.
Je comprends mieux les critiques acerbes et l’opposition frontale de « l’éternel incompris » du système Honorat de Yédagne que j’avais interviewé à Abidjan en octobre 2013. On doit à de Yédagne la formule iconoclaste  » ni neutre, ni partisan » qui a fait le succès du média de service public sous Gbagbo. Honorat de Yédagne a été injustement débarqué de son poste quand il a fallu opérer des arbitrages avec les exigences de la réconciliation nationale. Kébé Yacouba et Jean-Baptiste Akrou ont fait ce qu’ils pouvaient. L’âme de Frat-Mat n’y était plus.
Les belles lettres et la gestion des Hommes sont deux choses bien différentes.

La presse ivoirienne se cherche encore. Il faut arrêter d’asséner qu’elle est une presse d’opinion, pour ensuite la gaver de formations subventionnées sous l’égide de sorciers blancs qui eux-mêmes n’ont pas de solutions pour leur presse. Un journaliste qui a faim n’est pas un journaliste d’opinion. C’est un journaliste qui cherche à survivre.

Zran Fidèle GOULYZIA

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Docteur en Droit international - Ecrivain - Journaliste