De passage à Abidjan en mai dernier, à la faveur du SILA, j’étais en dédicace à la Fnac Cap Nord. J’ y ai reconnu la silhouette de Karim Kéïta, fils de l’ancien président malien IBK. Je l’ai abordé sans protocole, au moment où il sortait du centre commercial, pour lui vendre mes livres avec deux arguments imparables : #MaloWoussou, Grand Prix National Bernard Dadié, plus grande distinction littéraire ivoirienne et mon essai sur le droit de la guerre en Côte d’Ivoire. Il a promis me revenir. J’étais un peu perplexe. Il a finalement tenu promesse.Une heure plus tard, son homme de main est revenu acquérir les deux livres.
Celui qu’on appelait  » l’enfant terrible de la République  » se fait désormais discret à Abidjan où il est en exil depuis 2020, après le renversement de son père. L’ancien député et président de la Commission Défense de l’Assemblée nationale malienne est sous le coup d’un mandat d’arrêt international émis par la justice malienne en 2021. Comme de nombreux pontes de l’ancien régime, il suit la situation sécuritaire dans son pays.
Il se passe justement des choses curieuses dans le Golfe de Guinée et au Sahel. Ceux qui en savent un peu trop préfèrent se taire ou rire à s’étouffer. Des affaires très sensibles, jusque-là réservées aux renseignements militaires et à la diplomatie, sont sur la place publique. Un changement de méthode dans la parole publique propre à la belligérance d’usure et au harcèlement militaire dans la région.
Une évidence : des intelligences extérieures sont à l’œuvre dans le Golfe de Guinée et le Sahel, avec un sens élevé de la coordination opérationnelle, tactique et médiatique. Des intelligences qui sont du mauvais côté de l’Histoire pour imposer un agenda opaque. On peut ne pas aimer un régime. C’est un fait qui n’est pas nouveau en soi. C’est le chantage à l’intégrité territoriale par procuration qui est indécent.
L’ exécutif français est entré dans un lifting de sa doctrine militaire en Afrique qui tranche avec une présence ostentatoire de ses troupes. Des positions opérationnelles avancées en territoires favorables ? Peut-être ! La dénégation et la minoration toujours de mise jusqu’à des circonstances contraires. Comme l’écrasement d’un hélicoptère de combat à Benghazi en juillet 2016 qui a coûté la vie à trois sous-officiers français. Le pouvoir Hollande s’était fendu d’un communiqué pour anticiper l’avalanche de questions sur cette opération secrète. Le 15 août 2022, le Mali avait saisi le Conseil de sécurité pour demander une réunion d’urgence dans ce qu’il considérait comme une violation de son espace aérien par des aéronefs français accusés de larguer armes et munitions à des terroristes. La réunion d’urgence ne s’est jamais tenue et elle ne se tiendra jamais. Dénégation jusqu’au bout !
C’est pourquoi l’audition devenue virale du général Didier Castres, patron de Geos en 2024, est symptomatique de l’arrogance qui prévaut dans la tête de ceux qui détiennent la signature de l’Etat français. On y voit la parole dégoulinante d’assurance prospective en terrain conquis et soumis d’un ancien officier qui évoque ce à quoi pourrait ressembler l’externalisation de la présence sécuritaire française au profit de sociétés militaires privées ( Le lexique est bien choisi. On ne parle pas de mercenariat… non l’ennemi russe pourrait l’entendre ) – Un maillage discret du golfe de Guinée, du port d’Abidjan jusqu’à sa consœur de Lomé, dans la même nomenclature atlantiste que le patron américain.
Dans son pré carré traditionnel, la France sait jouer sur plusieurs tableaux. Qui mieux que ceux qui ont été au cœur des barbouzeries françafricaines pour le dire. En 1993, au procès du mercenaire Bob Denard, voici ce que Maurice Robert, ancien ambassadeur français au Gabon, ancien cadre des renseignements et d’Elf, déclarait, relativement aux changements de régimes :  » Il y a trois genres d’action pour la DGSE: celles où le service exécute lui-même, celles qu’il fait faire, et celles où la France ferme les yeux, tout en appuyant l’opération, quand cela sert ses intérêts. »
En Côte d’Ivoire, une visite du secrétaire d’Etat Blinken en janvier 2024 dernier aura suffi. Aucun débat dans les deux chambres du parlement sur une éventuelle emprise militaire américaine du domaine public. Des constitutionnalistes « éclairés » évoqueront « un domaine réservé » du chef suprême des armées, dans un régime très présidentialiste. Conséquence, des drones de combat vont surveiller allègrement les frontières Mali – Guinée. Un poste avancé inédit de l’armée américaine au sein de l’état-major des armées ivoiriennes, au nom de la lutte contre le terrorisme.
Parier sur la direction du vent de l’Histoire n’est pas réservé à une classe d’illuminés ou de barbouzes. « L’ hiver noir  » annoncé n’était pas une farce de zozos en treillis. Nous y sommes.

Zran Fidèle GOULYZIA

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Docteur en Droit international - Ecrivain - Journaliste