Il y a une part de vérité dans la polémique savamment entretenue par Fabrice Sawegnon sur l’indigence des talents ivoiriens en télé. Sa parole de manager accompli fait autorité, sans forcément être juste. Il doit arbitrer la course à l’audimat dans un modèle économique où les télés privées n’ont pas encore droit à la redevance télé et doivent s’accrocher aux recettes de la publicité.
Le journalisme est à la fois une science à étudier et un art à pratiquer. Je ne suis pas sorti d’une école de journalisme. Cela ne m’a jamais complexé. Ce métier s’apprend.
Le vrai problème est ailleurs. Si la libéralisation de la télé n’avait pas été verrouillée au profit de proches du pouvoir, on n’en serait pas là. Entre 2000 et 2010, le régime de Laurent Gbagbo a essayé d’apporter une réplique à la pression médiatique de l’audiovisuel extérieur français. On a vu naître TV Côte d’Ivoire international [ si mes souvenirs sont bons avec Fernand Dédeh, Awa Éhoura, Marie Laure Digbeu.. ]. Un projet très vite abandonné. Grosse déception, symphonie inachevée. Le pouvoir Ouattara voue une obsession à la communication maîtrisée qui sait lisser les aspérités de la réalité.
Depuis sept petites années, le public ivoirien savoure les joies de la libéralisation de l’espace télévisuel. La Côte d’Ivoire rattrape admirablement son retard dans la sous-région.Face au déterminisme des débats monocolores et insipides servis par le service public, le public ivoirien ne boude pas les joutes oratoires du dimanche soir. Comme un besoin d’exutoire. Même quand ces joutes tournent à la démonstration stérile d’une ‘érudition académique surfaite, elles génèrent de l’audience. Quoi de plus normal dans une sphère dominée par le divertissement.
En Côte d’Ivoire, on est en présence d’une société du divertissement au contraire d’une société de l’information ouverte à un débat public riche. Les piliers de cette structuration ont pour nom sport et culture. Le premier président ivoirien l’a voulu ainsi pour garder sa jeunesse des tourments d’une construction trop politisée de la jeune nation ivoirienne. Vision noble avec ses revers. La décennie de guerre a conduit à une inversion de l’échelle des valeurs qui a poussé cette société du divertissement, de l’inventivité culturelle et sportive, dans les retranchements de l’abrutissement à la lumière des médias.
Sur le plan logistique, les nouvelles télés ont rapidement rattrapé leur retard face à des pays comme le Bénin, le Sénégal, le Mali, le Togo, le Burkina, qui ont expérimenté la libéralisation bien avant. C’est le temps de l’euphorie avec le printemps des chroniqueurs, présentateurs, que le public découvre. De nouveaux visages qui ont légitimement soif de lumière et sont grisés par la cathode. Rien de toxique face au débat public indigent offert par le service public. Bien au contraire. Mais une lame à double tranchant. L’impertinence d’un journaliste commis à une interview ou d’un débateur zélé asservi à des bourses occultes ne garantit pas la qualité d’une télé.
Il y a 12 ans, le temps d’un vol Libreville-Abidjan , j’ai pu échanger quelques mots avec Georges Aboké, figure tutélaire de la RTI dont il a été directeur général puis conseiller technique du président ivoirien Laurent Gbagbo, chargé de la libéralisation. Il doit être sûrement déçu depuis sept ans par cette libéralisation contrôlée puisqu’il me parlait de son projet de télé avec plusieurs associés africains dont Maktar Sylla au Sénégal et au Gabon et chez lui en Côte d’Ivoire.
Je n’attendais rien de cette libéralisation. Sept ans en arrière, on parlait du  »cadeau de Noël » du régime à des proches. Ce n’est pas faux effectivement dans la forme. Dans le fond, le monopole de l’info et des débats détenu par la RTI est désormais titillé par des chaînes privées. Bon point.
Le divertissement demeure roi dans la sphère médiatique ivoirienne. Il frise souvent l’abrutissement et le mimétisme pour capter de l’audience et renflouer les caisses. Le partage de la redevance audiovisuelle demeure encore un monopole des médias du service public.
La caporalisation des médias, de Houphouët à Ouattara en passant par Bédié, Guéi et Gbagbo, reste la chose la mieux partagée. Chaque régime a révélé des pépites et des médiocrités en matière de journalisme. Chaque régime a mis son tour de vis selon le contexte. Aucun régime ne voudra se faire hara-kiri.
Alors, vive la République du divertissement, opium du peuple, où le débat public est d’une indigence désespérante ! Où des présentatrices pistonnées sont starisées et des chroniqueurs entretenus qui tentent maladroitement, dans une entreprise de fabrique de l’opinion, de se faire passer pour des érudits en distribuant de bons points aux puissants du moment. #Dougoutiana

Zran Fidèle GOULYZIA

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CEO Narratif SUD - Docteur en Droit international - Ecrivain - Ancien Grand Reporter