4ème mandat pour Lula, ancien ouvrier métallurgiste, syndicaliste sous une dictature militaire, président, prisonnier puis président. Un parcours de légende qui fait croire encore au pouvoir des urnes dans une Amérique latine sous perfusion hégémonique américaine, où le trumpisme déploie de façon éhontée des reliques de la doctrine Monroe.
Inutile de faire un inventaire des recettes qui ont fait gagner Lula. Un homme de terrain, qui connaît son Peuple, qui sait ratisser large et sait parler au cœur des électeurs. Parce que finalement, la justice sociale et la réduction des inégalités, pour épine dorsale idéologique de gauche qu’elles puissent se présenter, ne sont pas la seule affaire de la gauche.
La malédiction des gauches dans le monde
Quand on sort de cette grande interview de Michel Rocard, on comprend mieux les atermoiements actuels du socialisme français. Les querelles internes entre rocardiens et mitterrrandiens ( bouillonnement logique dans tout parti démocratique) ont fait le lit de la droite chiraquienne.
Avec l’élection en 2025 du candidat de centre-droit, Rodrigo Paz, la Bolivie a rebasculé dans des recettes néolibérales, après 20 ans de socialisme sous le parti historique du MAS.
La droite, incarnée par des magnats du secteur privé et ex-barons de régimes néo-libéraux, a été plébiscitée par un électorat jeune qui n’a connu que les années Morales. Des jeunes favorables paradoxalement aux vieilles recettes qui prônent la privatisation à outrance et des emprunts étrangers en dollars pour relever une économie exsangue qui lutte contre les pénuries d’essence et de devises. Les enjeux sont importants. La Bolivie, membre des Brics, détient la moitié des réserves mondiales de lithium. Le nouveau président parle d’ouvrir son pays au monde. Dans sa tête, cette ouverture est forcément re-occidentalisation.
Mais peut-on réduire la volonté de changement à une affaire d’idéologie gauche – droite, Est – Ouest ? Parler d’ouverture aux Brics fait sursauter les tenants du statu quo dans les enclos coloniaux du pré carré français. L ‘erreur serait d’uniformiser les situations nationales.
En 30 ans, le virement de la Chine communiste vers un capitalisme d’État maîtrisé sous Deng Xiaoping et Jiang Zemin a produit ses fruits. Le Dragon a brisé les ailes arrogantes de l’Aigle américain et craché sur le snobisme de la fragile Europe.
Les Gabonais en avaient marre de la famille Bongo. Le Gabon aux Gabonais, a clamé la rue. Le peuple a plébiscité Oligui Nguema. Le Gabon n’a pas pour autant rompu sa dépendance militaire et stratégique vis-à-vis de la France. C’est même un sujet tabou. Étancher la soif d’alternance d’abord, on verra après ou on ne verra jamais.
Je ne parle pas pour tous les Togolais. Mais il y a bien longtemps que de nombreux Togolais ne veulent plus associer le patronyme Gnassingbé à l’avenir politique de leur pays. La gérontocratie Biya ne passe plus. « Juste l’alternance au Cameroun. Après, on verra », semble proclamer la rue. Ne demandez pas aux Béninois de revenir au marxisme -léninisme de Kérékou. Ils savent ce qu’ont été les privations de liberté sous le parti rouge. Même quand Patrice Talon verrouille la dévolution démocratique du pouvoir au profit de l’argentier national Wadagni, en tuant la compétition électorale, les Béninois observent, résignés, et n’aspirent qu’à la paix.
Les Congolais de Brazzaville ne veulent plus de marxisme scientifique. Ils veulent une redistribution plus équitable des richesses, sous Sassou, qui paradoxalement parle aisément et sans complexe aux Chinois, aux Russes, aux Angolais, aux Cubains et aux Français depuis plus de 40 ans.
La gauche française donne des migraines. Un leadership écrasant de l’inégalable tribun Mélenchon [ qui reste pourtant le seul candidat à pouvoir barrer la route à l’extrême droite ], un parti socialiste amorphe, et une écologie politique à l’érection molle. Le tout dans un sabotage interne bien entretenu qui laisse un boulevard à l’extrême droite.
Pour revenir à la Bolivie, Morales a peut-être surjoué de son crédit de sympathie auprès des masses. Evo Moralès n’est pas Lula Da Silva. Pourtant Morales, premier président indien d’Amérique latine, a redonné de la dignité aux populations rurales et aux communautés « indigènes ». Il a travaillé à une transformation sociale hardie du pays jusqu’à la crise économique.
Gbagbo – Lula
Gbagbo a vaincu la justice internationale. Il est rentré dans son pays. Mais il n’est pas aisé d’entrer deux fois par la même porte de grandeur de l’Histoire. Qui n’a pas de sympathie pour le parcours de vie de Laurent Gbagbo ? Qui ? Même ses adversaires les plus coriaces lui reconnaissent sa résilience et son humanisme. Plusieurs leaders de la gauche ivoirienne ont théorisé la conquête du pouvoir. Mais c’est Laurent Gbagbo qui a su parler au cœur de nombreux Ivoiriens.
Le leader charismatique de la gauche ivoirienne a annoncé sa retraite politique, peu avant la présidentielle d’octobre 2025.
L’ animal politique semble revenir sur sa décision. De son vivant, Gbagbo ne désignera pas de successeur. C’est un fait.
Affi Nguessan, Mamadou Koulibaly, Simone Gbagbo, Blé Goudé et Ahoua Don Mello en font l’amère expérience. Dans mes projections utopistes, j’ai toujours pensé à une paire de technocrates Don Mello – Koulibaly pour mettre au travail toutes les intelligences ivoiriennes vers une souveraineté re-conquise. Rien n’est perdu tant que la vie se prolonge pour ces hommes et femmes d’action. Mais le nouvel appareil politique de Laurent Gbagbo pose plus de problèmes qu’il n’en résout.
Le PDCI de Thiam ( qui feint d’oublier son passé communiste avant son désapparentement) peut-il rompre l’accord militaire qui autorise l’armée américaine à avoir un poste avancé au sein de l’état-major ivoirien, au nom de la lutte contre le terrorisme dans le golfe de Guinée ? Le PDCI de Thiam peut-il mettre au pas toutes les sociétés militaires françaises qui pullulent en Côte d’Ivoire dans un jeu d’externalisation de la présence militaire française ? Il ne faut pas rêver. C’est Ouattara que le PDCI ne veut plus voir au pouvoir à Abidjan. Sinon les aristocrates du PDCI préfèrent une prospérité soumise à la taïwanaise. Nous en sommes là.
Ce n’est pas un constat propre aux gauches. Le cheminement vers le pouvoir réserve des surprises, des défections, des trahisons, des changements de cap. Dans le cas des gauches, elles se battent toute leur existence pour se débarrasser d’idées préconçues qui lui reprochent à tort ou à raison leurs utopies populistes, leur manque de pragmatisme et de compétence. Et quand elles gagnent, au prix de luttes admirables, leur légitimité à gouverner, elles se sabordent elles-mêmes. Ego des utopies.Migraines et défaites assurées !
Pour ma part, je fais mienne cette règle : ne ( plus) jamais être le martyr oublié d’une lutte politique bâtarde. Jamais !
